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Benjamin Paris - "Faites-nous confiance et on fera des miracles."

Les Insubmersibles

Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre société et votre activité ?

Benjamin Paris, 43 ans, directeur général de Tarmac depuis août 2014. Tarmac est une association qui intervient dans le champ de la précarité sur l’ensemble du département de la Sarthe. Nous avons trois leviers d’intervention : l’accès au logement, l’accès à la santé et l’aide au retour à l’emploi. Logement, santé, emploi : c’est nos trois vecteurs d’accompagnement.

Tarmac, c’est 52 dispositifs sur toute la Sarthe, 250 salariés et 180 bénévoles. Nous intervenons auprès de toutes les populations en situation de précarité : demande d’asile, SDF, victimes de violence conjugale, etc. Nous accompagnons tous les milieux sociaux, tous les revenus, toutes les situations de vie. C’est ce qui fait de nous un acteur incontournable en Sarthe.

Nous avons des délégations de service public, mais aussi des actions innovantes que nous avons mises en place par nous-mêmes. Nous accompagnons 9 500 personnes au total. L’une des dernières innovations que nous avons mises en place, c’est une agence immobilière solidaire, Tarmac Immo. L’idée est d’amplifier le phénomène du retour dans un logement. Là où les bailleurs sociaux ont malheureusement des délais d’attente à rallonge, notre idée est de travailler avec les bailleurs privés, avec une contrepartie fiscale et financière qui leur permette d’être sécurisés grâce à notre intermédiation locative. Nous faisons l’intermédiaire entre le locataire précaire et le propriétaire privé. Grâce à cela, nous avons monté plus de 500 opérations de relogement depuis 2021.

Quelle est la décision que vous avez prise par le passé qui a tout changé dans votre manière de diriger cette association et comment cette décision a-t-elle été provoquée ?

La décision majeure qui a tout bouleversé, c’est à mon arrivée au sein de Tarmac. L’association avait tout juste 2 ans, elle venait de fusionner et malheureusement, elle venait de voir partir son directeur général qui était là depuis un an. La culture des équipes n’était pas encore faite. C’étaient trois équipes qui se rencontraient, anciennement Halte Mancelle, Horizon et Oasis. Le nouveau directeur général n’a pas réussi à créer une entité culturelle, sociale et financière pertinente.

Malheureusement, il est parti avec pertes et fracas, et surtout, un gros déficit pour l’association. À mon arrivée, il y avait des mouvements de grève, un climat social délétère, des risques psychosociaux, des services qui ne tournaient plus et, surtout, un gros déficit financier de plus de 400 000 euros, pour, à l’époque, un budget de 9 millions. Je dis "seulement" parce que, vu l’ampleur de notre action à l’époque, on aurait pu prétendre à beaucoup plus, mais on faisait au rabais parce qu’on nous a imposé cette fusion. C’est l’ancien gouvernement Sarkozy, quand il a été élu président, qui a fait une vague de recentralisation en demandant aux opérateurs de l’État, ce que nous sommes, en tant qu’association délégataire de service public, de réduire le nombre de structures.

La première décision que j’ai prise quand je suis arrivé, car j’ai découvert la situation telle qu’elle était, c’est de mettre en place un plan de retour à l’équilibre, qui a duré deux ans. Remettre en place des leviers de motivation pour les salariés, regagner la confiance de nos financeurs, des entreprises mécènes, des bénévoles et, surtout, mener des actions sans licenciement, des actions d’optimisation des coûts qui nous permettaient de faire 400 000 euros d’économie. Au final, on a fait de l’optimisation de ressources, mais on a surtout fait du développement massif pour qu’on puisse effectivement absorber ce déficit.

La continuité de cette décision, ça a été quasiment dans les quinze jours après mon arrivée, de négocier avec Madame la préfète de l’époque, je m’en souviens encore, un plan de retour à l’équilibre qui disait, en gros : "J’ai trois mois pour gagner la confiance de la préfecture. Si jamais ça ne marche pas, on ferme l’association." Voilà. J'ai eu à me mettre dans la peau de celui qui allait pouvoir négocier un plan de retour à l’équilibre cohérent pour tout le monde.

Si, avec le recul et avec ce que l’association, le public et vous-même vivez à l’heure actuelle, vous aviez un message à faire passer aux responsables politiques, que ce soit à quelle que soit leur échelle, du local, du régional ou du national, quel serait ce message ?

Faites-nous confiance.

Je ne réclame rien, je ne souhaite rien, je veux juste qu’on ne soit pas empêchés dans notre mission. Nous sommes capables de tout quand on nous fait confiance. Je ne réclame pas de fonds publics supplémentaires. Je suis conscient aussi que nos ressources publiques sont précieuses. Je n’ai pas envie, en tant que contribuable, de payer plus d’impôts, et je n’ai pas envie d’imposer ça aussi à nos salariés, à nos bénéficiaires qui paient déjà beaucoup d’impôts. L’idée, c’est que nous ayons la confiance, peu importe le parti politique qui dirige la collectivité, peu importe le gouvernement et la majorité politique qui est en place au gouvernement. Je souhaite un rapport de confiance en nous disant : "On vous donne les coudées franches pour que vous puissiez avancer", et qu’on puisse vous laisser, finalement, diversifier vos ressources, qu’on puisse vous faire confiance sur la manière d’agir.

Sans citer de financeurs en particulier, car on bosse avec tout le monde, nous avons effectivement beaucoup de comptes à rendre, beaucoup trop de temps administratif et beaucoup trop de back-office. Nous sommes une entreprise associative au final, mais nous avons un temps de back-office et d’administratif extraordinaire qui, aujourd’hui, devrait être compressé par de la mise en confiance. Par exemple : on signe avec Tarmac un contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens et on vous dit : "Assurez telle mission pendant cinq ans et on revient vous voir dans cinq ans". Si ça a marché, tant mieux ; si ça n’a pas marché, vous nous devez des comptes et vous rendez l’argent public. Je rêverais de fonctionner comme ça.

Mais ce qui me dérange, c’est de devoir rendre des comptes tous les mois, de produire des indicateurs pour que, au final, les indicateurs ne soient même pas lus, ils alimentent juste, effectivement, de la donnée statistique et administrative pour dire : "On existe, on est vivants sur le territoire", mais il n’y a pas de pertinence, il n’y a pas de mesure d’impact social. Ça, ça me dérange fermement parce qu’aujourd’hui, on a une responsable communication et mécénat qui est embauchée depuis trois ans à Tarmac pour justement associer les entreprises, les particuliers à notre cause. Je suis convaincu que, au-delà même de l’objet d’accompagnement, d’hébergement (on nourrit des gens, on loge des gens, on donne du retour à l’emploi) au-delà de tout ça, c’est un sujet de société qui intéresse tout le monde.

Par exemple : on a fait un ciné-débat, il n’y a pas très longtemps, avec la fondation Oui-care, sur la cause des femmes qui sont victimes de violence en Sarthe. Nous avions plus de 300 personnes dans la salle, et toutes étaient prêtes à donner à cette cause pour qu’on puisse construire un bâtiment de dix places pour que ces femmes puissent quitter leur domicile de manière sécurisée avec leurs enfants.

Aujourd’hui, en Sarthe, on n’a pas ça. On a des appartements, mais on n’a pas de structure collective qui permet l’accueil avec enfants. En individuel, on peut, mais pas avec enfants. Notre idée, ce serait, effectivement prochainement, de monter un hébergement de douze places, avec des fonds privés. On ne réclame rien à l’État pour que, justement, on puisse compléter l’offre de service de l’État. On a une logique vertueuse. Et pour ça, en fait, on a besoin d’être encouragés, d’être reconnus et d’avoir un deal de confiance. C’est le seul message que je transmets au pouvoir public, quel qu’il soit : "Faites-nous confiance et on fera des miracles."

En quoi selon vous le futur est-il prometteur ?

Il est prometteur parce que je vois une prise de conscience sociétale réelle. On sort d'une période où la question sociale était un peu le "parent pauvre" ou reléguée au second plan derrière des enjeux purement économiques ou technologiques. Aujourd'hui, on voit que la société civile, les citoyens, les entreprises, ont envie de s'engager, ce n'est plus seulement l'affaire de l'État ou des associations spécialisées. Quand je vois l'engouement autour de nos actions, le nombre de bénévoles qui frappent à notre porte, et cette volonté des entreprises locales de devenir des acteurs du territoire, je me dis qu'on a un levier extraordinaire. La solidarité redevient une valeur cardinale.

Le futur est prometteur aussi parce que nous sommes en train de passer d'une logique de "gestion de la misère" à une logique de "création de solutions". Avec des outils comme notre agence immobilière solidaire, on ne fait plus que "patcher" les problèmes, on construit des structures durables, on invente des modèles économiques qui mêlent public et privé. On devient des entrepreneurs du social, et ça, c'est très stimulant pour nos équipes.

Enfin, je crois énormément à l'innovation sociale technologique. Le fait d'utiliser la donnée, l'organisation moderne de nos services pour être plus agiles, cela nous permet de ne pas subir le flux des besoins, mais de les anticiper. Le futur est prometteur si on accepte cette mutation : celle d'une association professionnelle, agile, qui sait mobiliser toutes les forces vives pour transformer durablement la société. C'est ce dynamisme-là qui me rend optimiste pour les années à venir.

Vous pouvez retrouver Benjamin Paris et ses actualités sur LinkedIn.

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