Elodie Singlande - "[Des] projets prouvent que nous savons faire, et que lorsque tous les acteurs s'y mettent, cela fonctionne".
Les Insubmersibles
Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre société et votre activité ?
Je suis Élodie Singlande, fondatrice d'EauRhéa, un cabinet de conseil que j'ai créé il y a tout juste deux ans. Avant de me lancer en indépendante, j'ai passé vingt ans dans le domaine de l'eau et du traitement des effluents.
J'ai commencé par un doctorat en génie des procédés, consacré au traitement des effluents industriels. J'ai ensuite construit un parcours riche, d'une startup à un grand groupe de l'environnement, en passant par la R&D, les projets industriels à l'international et le management.
Il y a deux ans, j'ai eu envie de mettre cette expérience au service du terrain. Aujourd'hui, j'accompagne les industriels dans leur gestion de l'eau : comprendre leurs usages, réduire leurs consommations et sécuriser leur ressource.
On a connu en 2026, de la fin du printemps jusqu'à l'automne, une sécheresse que certains disent exceptionnelle, voire jamais vue. Est-ce le résultat d'une mauvaise politique de prévention, ou un événement si exceptionnel qu'il était impossible de s'y préparer ?


Oui, cette année a été hors norme, par sa précocité comme par sa durée. Les tensions ont commencé dès le mois de mai, et les pluies ne sont revenues que courant octobre. Même à ce moment-là, plusieurs territoires restaient en situation critique.
La Bretagne en est un bon exemple. Le Finistère est placé en crise sécheresse sur l'ensemble du département depuis le 7 août, le niveau le plus élevé du dispositif. Le plan ORSEC a été déployé le 5 Octobre, et les Maires parlent même d’alerte « écarlate ». C'est un signal fort pour une région qu'on a longtemps crue à l'abri du manque d'eau. Pour autant, je ne pense pas qu'on puisse parler d'événement imprévisible. Cela fait de nombreuses années que l'on observe une évolution du cycle de l'eau, et que les scientifiques de l'eau et du climat alertent sur ses conséquences. Le phénomène est peut-être arrivé plus vite que prévu, mais il était annoncé.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que ce cycle se dérègle dans les deux sens. Nous aurons des périodes de trop d'eau, comme les inondations du début d'année et des périodes où il n'y en aura pas assez. Il va falloir apprendre à gérer les deux. Des signaux politiques existaient, notamment le Plan Eau de 2023. Mais le contexte économique et les priorités du moment ont sans doute fait passer le sujet au second plan, et les objectifs n'ont pas tous été atteints.
Il faut aussi souligner ce qui avance. Industriels et collectivités mènent de belles actions, notamment sur la réutilisation des eaux usées traitées (REUT). Le programme Jourdain, en Vendée, inauguré fin 2023, en est un bel exemple (réutilisation des eaux usées en potabilisation). Ces projets prouvent que nous savons faire, et que lorsque tous les acteurs s'y mettent, cela fonctionne.
Je pense enfin que cette crise a réveillé les volontés politiques. La crise de l'eau n'est plus à nos portes : nous sommes dedans. Il faut maintenant passer à l'action.
Si vous pouviez importer en France des méthodes vues à l'étranger, dans des contextes comparables, lesquelles choisiriez-vous, et que pourraient-elles changer ?
Je ne suis pas certaine que la réponse soit d'importer. Il y a bien sûr de très bonnes pratiques à l'international. Je l'ai vu en travaillant dans des pays en fort stress hydrique depuis longtemps, comme les Émirats arabes unis, l'Afrique du Nord ou l'Espagne. On évoque souvent le dessalement de l'eau de mer, sur lequel j'ai beaucoup travaillé. Ces solutions ont tout leur sens là-bas. Mais elles ne sont pas automatiquement transposables chez nous, les procédés de dessalement sont de gros consommateurs d’énergie, il y a des rejets salins à traiter également. Il faut se méfier des solutions « toutes faites ».
Il faut étudier la sobriété hydrique à l’échelle d’un territoire. Ce qui fonctionne en Occitanie ne fonctionnera pas forcément sur le bassin Loire-Bretagne : la géologie, les nappes et les usages y sont différents. Chaque projet doit partir du bassin, de la ressource et du besoin réel.
S'il fallait changer une chose, ce serait l'ordre des priorités. Avant de réutiliser, de retraiter ou de dessaler, il faut d'abord apprendre à consommer moins. C'est souvent le levier le plus rapide et le moins coûteux et il génère des économies. C'est l'approche que je propose à mes clients : prendre de la hauteur et questionner le besoin avant de dimensionner un ouvrage. Une fois les consommations réduites, l'investissement nécessaire est souvent plus modeste. La bonne nouvelle, c'est que, aussi complexe que cela puisse paraître, nous disposons déjà des connaissances et des solutions techniques.
En quoi, selon vous, le futur est-il prometteur ?
Je suis plutôt de celles qui voient le verre à moitié plein. Le point positif, c'est que nous connaissons les techniques et les procédés.
Ce que j'attends maintenant, c'est une évolution du cadre réglementaire, et surtout sa simplification. Je pense en particulier à la réutilisation des eaux usées traitées. Elle reste encore très encadrée en France, même si les choses commencent à bouger. Le potentiel de développement est considérable.
Mais au fond, gérer l'eau, c'est gérer un bien commun. Il faut que cela le reste, sans basculer dans une logique où l'on devrait arbitrer entre les usages. Pour cela, tous les acteurs doivent se parler d'égal à égal : industriels, agriculteurs, collectivités, citoyens.
De l'eau, nous en aurons toujours. C'est son cycle qui évolue, et c'est à nous de le comprendre et de nous y adapter. Il y a donc du positif, à condition d'en prendre conscience collectivement et d'apprendre à dialoguer.
Vous pouvez retrouver Elodie Singlande et ses actualités sur LinkedIn.
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