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Katia Tardy - "Il faudrait considérer l'économie circulaire comme une véritable économie."

Les Insubmersibles

Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre société et votre activité ?

Je suis Katia, l'une des trois cofondatrices de la biscuiterie Handigaspi, avec Louise et Alix. Nous avons créé une entreprise à impact pour "croquer les codes" de l'industrie agroalimentaire et la rendre plus vertueuse. Notre raison d'être est de rendre l'industrie plus solidaire et plus circulaire, à travers deux enjeux : social et environnemental. C'est pour cela que notre entreprise s'appelle Handigaspi, ça traduit nos deux piliers : le handicap et l'anti-gaspi. Tous nos biscuits sont fabriqués et conditionnés par des personnes handicapées, à partir de recettes élaborées avec des invendus et coproduits alimentaires revalorisés.

Au quotidien, nous faisons rimer inclusion avec revalorisation : c'est la revalorisation de la matière qui crée l'emploi inclusif, et c'est la vente de ces produits qui permet de sauver la matière et de créer cet emploi. C'est le business qui génère l'impact ; nous sommes une société, pas une association, avec de vrais enjeux économiques, de rentabilité et de croissance, mais au service de l'impact.

Nous collaborons avec le milieu adapté et protégé, en particulier les ESAT (Etablissements de Services d'Aide par le Travail), des structures associatives ou publiques qui accompagnent vers l'emploi des travailleurs en situation de handicap mental ou psychique. Pour ces personnes, l'emploi est essentiel : au-delà de la rémunération, il offre une place dans la société, une reconnaissance, une montée en compétences et une socialisation. Ce qu'ils apprennent au travail se répercute directement dans leur vie personnelle. Ça les fait grandir dans tous les sens du terme, bien au-delà de l'enjeu économique que représente un emploi classique. Le problème aujourd'hui, c'est que les ESAT manquent d'activité. Ces structures sont de moins en moins subventionnées par l'État et de moins en moins sollicitées par les entreprises pour de la prestation. Résultat : moins d'argent, moins de missions, mais toujours autant de personnes qui arrivent chaque matin, parfois pour ne rien faire, occupées par des activités purement occupationnelles (jeux de société, etc.). Ce constat, nous l'observons dans de nombreux ESAT partout en France : c'est national. Le chômage technique n'existant pas dans ce secteur, s'il n'y a pas d'activité, les travailleurs restent sans rien faire. Depuis le Covid, de nombreux contrats ont été coupés, et les ESAT n'ont toujours pas retrouvé un niveau d'activité suffisant.

Nous ne voulons pas réinventer ce qui existe déjà mais fonctionne mal. Nous préférons faire bouger et optimiser l'existant. Avec mes associées, toutes ingénieures agroalimentaires, nous connaissons les usines agro, et nous avons donc adapté les process industriels qu’on connaît pour les rendre "handi-compatibles", permettant aux travailleurs de monter en compétences sur un nouveau métier. Nous avons installé une biscuiterie entre Nantes et Saint-Nazaire, où 30 personnes handicapées ont été formées à ce nouveau métier. Nous avons co-construit ces process avec les équipes de l'ESAT (éducateurs, ergothérapeutes, psychologues, encadrants) puisque nous ne sommes pas formés au handicap. Résultat : quelques heures suffisent pour devenir biscuitier, grâce à un apprentissage par les pairs, notamment les biscuitiers de la première heure qui forment les nouveaux arrivants.

Cette initiative à petite échelle a permis d'occuper un atelier entier, alors que les 30 personnes concernées se retrouvaient sans activité après la coupure d'un contrat post-Covid, une situation délétère pour l'estime de soi et la confiance en soi. Fort de ce succès, nous déployons maintenant un modèle complémentaire : implanter directement des équipes ESAT chez de grands industriels, pour créer de l'inclusion in situ entre des équipes qui ne se côtoient jamais, faute de se connaître. Nous le faisons déjà chez des partenaires comme Tipiak ou Daunat, qui ont cet enjeu d'inclusion sans toujours savoir comment l'adresser en interne.

Si vous aviez la capacité d'importer en France des méthodes que vous avez vues à l'étranger, dans des périmètres comparables aux vôtres, quels seraient-ils et qu'est-ce que ça pourrait changer, selon vous ?

Ce qui me vient en premier à l'esprit, c'est la perception de l'échec. En France, il faut toujours réussir, briller, ne jamais se tromper, ce qui est lourd à porter, alors que l'erreur et le doute font partie intégrante de la vie et nous font grandir. Chez les dirigeants notamment, il existe une carapace : il faut paraître fort, invulnérable, confiant. D'autres pays sont bien plus avancés que nous sur le droit à l'erreur et la capacité à rebondir après un échec.

Autre point : la réglementation française, qui freine souvent les projets ou les fait traîner. Nous gagnerions en agilité et en productivité avec moins de contraintes réglementaires. Sur l'économie circulaire en particulier, la réglementation actuelle est plus contraignante qu'incitative.

Si vous aviez un message à faire passer aux responsables politiques actuels, quelle que soit leur échelle (locale, régionale, nationale, etc), que serait-il ?

Il faudrait considérer l'économie circulaire comme une véritable économie : elle l'est dans son nom, mais pas dans sa réalité réglementaire ni juridique. Les lois pensées pour l'économie "première" (comme la TVA), applicables à des produits neufs, devraient être repensées pour les produits revalorisés, recyclés ou upcyclés, puisque tout a déjà été payé et produit une première fois, on ne devrait pas devoir tout repayer dans une logique de circularité.

Il faut vraiment repenser l'économie circulaire comme une économie à part entière, et non comme un simple outil de greenwashing pour certains partis politiques.

En quoi selon vous le futur est-il prometteur ?

Si on ne se lève pas le matin en pensant que le futur est prometteur, on risque de tomber dans une spirale médiatique anxiogène qui nous ferait perdre le sens de notre engagement. Il faut garder de l'optimisme, être convaincu d'un avenir meilleur, et agir à son niveau pour le rendre plus radieux. Je suis donc convaincue que le futur est prometteur, sinon je ne me lèverais pas chaque matin pour défendre notre cause. Je rencontre beaucoup de personnes engagées, à titre associatif, politique ou économique, qui œuvrent pour faire bouger les choses. Nous avons encore la capacité d'agir, mais il faut le faire vite : c'est maintenant qu'il faut y aller, car dans vingt ans, ce sera sans doute trop tard.

Vous pouvez retrouver Katia Tardy et ses actualités sur LinkedIn.

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